Matière à Vivre : de la qualification

Le plus cadeau que nous pouvons nous faire est celui de notre attention, de notre présence les uns aux autres, à l’écoute non pas de nos jugements et opinions mais de ce qui est vivant en chacun. C’est à dire, nos sentiments, nos besoins, nos expériences subjectives uniques et magnifique. Vive la danse du dialogue !

10 bonnes raisons de faire de la Biodanza

Dix bonnes raison de faire de la Biodanza 

par Simona Malta
Facilitatrice titulaire, formatrice, Italie

1. Pour danser, se bouger !
La Biodanza est mouvement. Une séance de Biodanza dure environ deux heures et, après une introduction verbale et un partage dans le groupe de ses propres expériences, on danse. Nous sommes invités à exprimer nos émotions avec le mouvement en tenant compte de nos capacités et en cherchant à rester en contact avec le plaisir et sans introduire d’effort.

2. Pour apprendre à ralentir.
Avec la Biodanza nous apprenons le plaisir d’entrer dans un temps dilaté, où la sensibilité est amplifiée et où nous pouvons rencontrer l’autre avec le plus grand soin et la plus grande attention, en connexion profonde avec l’univers, la totalité. Nous pouvons acquérir progressivement la capacité de prendre le temps pour nous régénérer et nous procurer de nouvelles énergies.

3.Parce qu’elle met de la joie […]
Danser en connexion avec le plaisir de notre mouvement en entrant dans l’intensité de la danse dans l’ici et maintenant nous fait nous sentir plus léger et nous libère de la lourdeur de la vie quotidienne. Avec la Biodanza, nous commençons donc à vivre notre corps de façon joyeuse : émerge en nous notre « lumière intérieure » qui est une source de jouvence dans laquelle nous pouvons puiser à tout moment.

4. Pour rencontrer de nouveaux amis.
La Biodanza se pratique en groupe, il n’est pas possible de faire de la Biodanza tout seul. Dans la salle de Biodanza, nous rencontrons les compagnons du groupe généralement sans rien savoir d’eux, d’où ils viennent, quelles sont les motivations qui les ont amenés ici, leurs désirs, leurs expériences : ce sont les conditions idéales pour nous présenter au groupe pour ce que nous sommes, seulement par le mouvement. Nous pouvons préférer ne pas parler de notre vie et n’exprimer dans le partage verbal que les émotions que nous avons vécues pendant la danse. Cette condition crée les bases pour une rencontre « authentique ». Dans la salle de Biodanza, nous pouvons rencontrer des amis pour la vie.

5. Pour se regarder dans les yeux.
Nous pouvons voir l’émotion très profonde générée par la rencontre de notre regard avec celui d’un compagnon. Quelque chose d’incroyable surgit dans ce monde habitué que nous sommes à ne pas regardes dans les yeux : nous sommes regardé vraiment, souvent pour la première fois depuis longtemps. Nous sentir reconnus pour ce que nous sommes, simplement comme un être humain est ce que nous désirons le plus. Chaque jour.

6. Pour étreindre et être étreint.
L’étreinte qui se pratique dans la salle de Biodanza répond à un besoin profond qui demande à être reconnu. Dans cette société où compte la prestation, l’efficacité, l’étreinte est reléguée aux rares moments d’intimité, ou est réservé à nos enfants, ou est un salut fugace avec une tape sur le dos. De manière naturelle, guidée par l’émotion et avec une sensibilité amplifiée, générée par la danse dans une séance de Biodanza, nous rencontrons l’autre quelque fois avec nos fragilités en nous donnant la permission d’être accueillis, quelques fois avec notre force en réalisant que nous pouvons accueillir. Nous apprenons dans l’étreinte à être un être humain pulsant, vivant, en contact avec un autre être humain tout autant pulsant et vivant.

7. Pour apprendre à dire non.
En pratiquant la Biodanza, nous pouvons mieux nous percevoir en lien avec les compagnons du groupe. La première étreinte dans la salle, même sans le savoir, peut-être une étreinte envers nous-même. Par la perception de notre valeur, nous commençons à nous sentir libre de donner une limite à l’autre et de pouvoir accueillir en retour la limite de l’autre. Nous augmentons progressivement l’estime de nous-même en apprenant à dire non aux situations désagréables qui ne nous procurent pas de plaisir et à demander du respect.

8. Pour apprendre à dire oui.
Avec la pratique de la Biodanza, nous apprenons à saisir les occasions pour dire oui à la vie. Nous commençons à bouger dans les directions qui nous donnent du plaisir et de la joie dans notre vie. Dans une culture où prime souvent la souffrance et le sacrifice, du « d’abord le devoir et ensuite le plaisir », dire oui au plaisir signifie sortir de la dépression, bouger vers notre propre réalisation personnelle. Comme avec la Biodanza nous renforçons le lien avec l’autre et l’univers, le choix pour son propre plaisir n’est pas une fin en soi mais s’exprime dans le respect pour les autres et pour l’environnement qui nous entoure.

9. Pour s’exprimer et découvrir sa créativité.
Rolando Toro Araneda, le créateur de la Biodanza (Chili 1924-2010) croyait en la capacité créative de chaque être humain et a conçu la Biodanza comme un instrument pour pouvoir exprimer la puissance créatrice naturelle de chacun. Rolando Toro Araneda disait : « la créativité et une extension du processus de vivre ». « La vie humaine peut ainsi ressembler à un arbre qui surgit de la semence devenue forte et féconde, nourrie par la sagesse immémoriale de l’amour. Fleurir et fructifier, de façon tellement généreuse, que ses branches se plient sous le poids de ses propres fruits. » Être créatif n’est pas l’apanage des artistes, d’une classe élitiste : avec la pratique de la Biodanza, nous pouvons apprendre que les solutions que nous trouvons aux petits et grands problèmes quotidiens sont des gestes créatifs qui ont une valeur. De plus, dans la salle de Biodanza, nous commençons à nous libérer du jugement esthétique : l’accès à une modalité inédite d’expression avec le geste et la danse augmente notre maîtrise du langage corporel.

10.Pour voir le monde avec des yeux nouveaux
Dans un parcours de Biodanza, nous pouvons progressivement commencer à nous sentir plus léger, plus présent à nous-même, avoir une meilleure estime de nous qui nous rend plus capable de nous faire respecter, de demander un accueil et d’accueillir l’autre à notre tour. Chaque proposition de Biodanza est pensée pour exprimer du respect et du soin pour la vie. La danse donne accès au sens d’appartenance au cosmos et à l’humanité entière. Faire violence à la vie signifie faire violence à nous-même. Ainsi, la Biodanza nous amène à nous regarder nous-même et les autres avec compréhension, avec conscience de mes limites et de celles d’autrui, à respecter l’environnement par nos petits gestes du quotidien.

Zarg

Une nouvelle de Louise Claire Dupraz

*

– Zarg, balance.

– Savez que vous pouvez me parler civilement ?

Le noïde fixait Hélène à travers ses lunettes de soleil. Elle le détestait. Elle détestait les classes I, leur aspect quasiment humain mais-pas-tout-fait, pas encore. Répugnants. Trop familiers, trop proches. Sa présence lui nouait le ventre instantanément. Des frissons fusaient en elle, comme des poussées de fièvre, comme une intox alimentaire comme…lui. A la ville, ils appelaient ça artifi-phobie, l’intolérance envers les artificiels. On payait aux gens des thérapies hors de prix pour soigner ça. 

Zarg fit exprès de l’ignorer tout en chargeant le coffre de sa voiture. Il émettait des petits bips agaçants. On aurait vaguement dit qu’il essayait de reproduire L’hymne à la joie. Ses gestes devenaient sans cesse plus fluides et précis, sa capacité de mimétisme était impressionnante. En deux mois, il avait fait des progrès prodigieux. Il était flippant. Beau et flippant.

– Je vous remets 4 cartons. Des friandises goûtues pour humains aujourd’hui, ils en ont besoin.

– Pas plus ? Et les p’tits du Vivier ?

– Nous nous chargerons du secteur B-6, le comptoir nous adresse le Lento cet après-midi. Soyez prudente Hélène, vous avez roulé vite la dernière fois, vos signaux étaient étranges, j’ignore ce que vous…

– J’me casse.

Hélène monta dans sa DL, vérifia brièvement les réglages, mit en route la programmation musicale et, d’un coup de coude expert, alluma le véhicule. Sa voiture hybride ultra rétro démarra dans un vrombissement du tonnerre – elle n’allait pas tenir encore très longtemps. Mais bon, elle roulait encore. Et quel pied d’avoir une bagnole ! Sans répondre, plutôt crever, aux signes de la main que lui adressait le noïde, Hélène quitta le plateau et entama la descente vers la grande route.

Elle s’en voulait d’être si froide avec Zarg. Il fallait reconnaître qu’il était toujours courtois et direct. Il lui permettait de continuer ses tournées avec sa voiture pourrie qui n’était même pas aux normes. Elle le soupçonnait de la couvrir auprès du comptoir local. S’il avait été humain, ils auraient pu s’entendre. Gambader dans les prés ensemble et ourdir des plans pour dégommer les artificiels. Dommage ! Les noïdes la révulsaient. Elle refusait au plus de leur parler et évitait tant que possible de les regarder. Le pire, c’était la vision d’un couple Humain-Noïde. Ça lui foutait la gerbe. Insupportable. Hélène respira profondément et tacha de reprendre le contrôle de ses pensées.

« Quand tu te sens partir en vrille, respire fort comme une bio-vache et sens tes appuis, mon petit canard grincheux. » lui avait soufflé Loranguo la veille.

Tiens, il se tenait justement devant la maison au moment où elle passait. Elle le salua de la main avec un sourire – lui au moins était fait de chair et d’os.

Arrivée au croisement, Hélène jeta un œil sur sa droite et laissa passer l’Utile Tract’ qui se rendait aux champs. Elle ignora le salut de cette espèce d’aberration mécanique de classe II. Moins organiques et plus ridicules, ils lui paraissaient plus supportables. Elle tourna à gauche et entama la montée vers le village. La voiture galérait un peu, mais rien d’inhabituel. Quelques volutes de fumée, la pédale latérale qui résistait, le poids du véhicule. Plus personne ne possédait ces vieux modèles réadaptés d’il y a un siècle. Il fallait être barjot pour jouer avec un zinzin pareil. Mais bon, beaucoup de choses passaient quand on avait déjà l’artifi-phobie. Hélène augmenta le volume et entrepris de chanter à tue-tête, les fenêtres ouvertes, sous le regard gris des Utiles qu’elle croisait. Ils n’aimaient pas Claude François, les gros nazes.

Avant d’arriver à l’ancien terrain de sport, elle bifurqua à droite au panneau « secteur B-1 ».

« Ohé ! »

Madame Chemsy lui faisait de grands signes depuis l’orée de son jardin. Hélène s’arrêta et lui remit son paquet. Elles échangèrent quelques banalités : Madame Chemsy adorait lui parler de son petit-fils qui était loin mais rentrerait certainement en Auvergne un de ces jours. Elle conservait avec soin toutes les friandises qu’elle recevait du comptoir pour lui faire plaisir. Hélène n’avait pas tellement d’espoir pour cet homme. Elle n’en laissa rien paraître. Qui suis-je, la marginalos, pour donner un avis à cette grand-mère ? Si l’espoir la fait vivre, tant mieux. Respire fort.

Madame Chemsy ne se départissait jamais d’un sourire hésitant quand elle lui parlait – surement une trace des engueulades publique avec Tina, du refus d’inviter Zarg chez elle, de sa proximité avec Loranguo, ou les trois.

Un signe de la main avant de revenir vers le village. Elle ne prêta pas attention aux quelques Inutiles de classes III qu’elle croisa sur son chemin. Ce groupe devenait de plus en plus bizarre, surtout depuis qu’ils essayaient de se reconvertir en haie pour les maisons. Il aurait mieux valu les éliminer tout de suite. Ça n’avait aucun sens ces artificiels qui s’amusaient à imiter le vivant en mode Random, pour passer le temps. La colère monta en flèche depuis le ventre d’Hélène pour remonter jusqu’à sa tête. Elle allait les démonter. Non. Pas cette fois. Leur aboyer dessus ne menait à rien, elle préféra changer sa playlist pour un bon rap bien canalisant.

Encore deux arrêts plutôt ennuyeux avec des lambins trop aliénés qui ne lui parlaient que des extraordinaires découvertes du moment et de la fin du conflit indépendantiste breton, avant de pouvoir emprunter la petite route qui menait au lac, secteur B-2. Elle expédiait toujours la première partie de ses livraisons de façon à avoir le temps d’une baignade. Elle gara sa voiture tout proche, se déshabilla et courut dans l’eau.

La sensation de brûlure démarra instantanément mais Hélène s’en foutait. Ca l’aidait même à stopper ses ruminations, à cesser de visualiser Tina à chaque virage, à réinvestir le présent. Elle fit quelques brasses sans penser à rien. Le ciel était vaguement orangé ce matin-là. Un tracé violet le déchirait de part en part, la livraison de Lento. Bientôt, passés les files d’attente et le stress de ne pas avoir de dose, tous les artificiels allaient se détendre pour quelque temps. 

Hélène repartit dare-dare après sa baignade – Zarg allait finir par capter qu’elle trainait. Le chien. Elle eut un frisson en l’imaginant sur son moniteur, à l’observer à travers les capteurs de la DL… Elle remonta vers le village et en sortit par l’ouest pour assurer la dernière livraison. Elle échangea quelques mots avec le maire, Monsieur Morin : il lui fit des blagues de son répertoire. Elle les connaissait toutes, mais elle adorait ces instant de partage – ça devenait rare.

En repartant, elle s’abîma un instant dans la contemplation des champs d’artificiels qui s’étalaient à perte de vue sur cette portion du Livradois Forez. Ici, des bras biomécaniques achevaient de pousser et seraient bientôt prêts pour la moisson. Ils seraient ensuite expédiés à Clermont-Ferrand pour être assemblés en fonction de leur patrimoine génétique. Là-bas, c’était des capteurs sensibles dernière génération qui sortaient de terre. Des Utiles à lame de précision accompagnaient leur croissance. Ils taillaient avec application les capteurs. Mme Chemsy avait dit que selon la précision de la coupe, les capteurs étaient plus ou moins en mesure de saisir les choses. Restait à savoir ce que signifiait « saisir les choses ».

Hélène contint le vertige qui la prenait ainsi que le sentiment d’oppression qui jaillissait immanquablement à cette vision. Ça la saisissait dans la poitrine, comme si on lui serrait le cœur. Elle se faisait violence à chaque fois pour voir, pour rester avertie et lucide. Elle préférait savoir. Elle préférait tout plutôt que de ressembler aux aliénés des villes.

Elle fit signe à Zarg en arrivant, sans prendre la peine de répondre à ses questions. Inutile de lui raconter la beauté des arbres, l’inquiétude dans la voix de Madame Chemsy, la blague du maire : il n’y comprendrait jamais rien.

Il lui lança, tandis qu’elle tournait les talons : « Vos signaux indiquent que vous n’allez pas tenir très longtemps à ce rythme. J’espère que l’eau était bonne. Soirée à
votre ami. »

Sa voix se réchauffait progressivement. Elle restait cependant très métallique. Il prononçait mieux les consonnes. Ses i avaient toujours tendance à s’envoler dans les aigus.

Arrêter de l’écouter. L’ignorer tant que possible, respirer et revenir aux appuis.

Hélène reprit la pente douce jusqu’à la maison. Loranguo était encore là. Il installait des petits luminions pour les soirées d’été à venir.

« Oyez gente dame ! Venez me voir après votre repas, j’ai à vous parler. »

Hélène lui ouvrit les bras pour partager une étreinte. Elle salua Caroline et Anna qui s’affairaient avec frénésie dans le potager, et retourna dans sa caravane.

*

Hélène ouvrit délicatement la porte du bureau. Il était inutile de frapper, le craquement des escaliers avait déjà annoncé sa présence. Loranguo était assis à sa table, il griffonnait sur son vieux cahier, à l’ancienne. Le bruit du crayon glissant sur la page avait un effet apaisant.

L’écran fixé au mur diffusait un discours du porte-parole de la Nouvelle UE.

– Tu regardes encore cette merde ? T’as le ventre bien accroché.

– Même avec les humains il faut connaître son ennemi, répondit Loranguo avec un accent faussement chinois.

– Très drôle. Tu voulais parler ?

– Oui car j’adore te parler Hélène, la mystérieuse bougonnante, si humaine dans tout ce merdier. Tu sais, après le départ de Tina, les gens disaient que…

– ….de quoi voulais-tu parler ?

Loranguo soupira, faussement atterré par la froideur de son interlocutrice – qu’il adorait, elle le savait. Il passa la main dans sa barbe pour en faire tomber quelques miettes et se leva. Il ouvrit le placard situé au-dessus du bureau et en sortit une boule en plastique, constituée de pics de couleurs ramassés les uns sur les autres. Des couleurs très vives, éclatantes. Ca faisait tout drôle. Elle n’avait rien vu de tel.

– J’ai trouvé cet objet à la déchetterie de Cunlhat en allant piquer des pièces pour ta DL. Tu n’as pas connu ça toi, la jeunette, mais ce genre de jouets était très répandu au deuxième millénaire. 

– Je t’avais dit de ne plus y aller… tu n’écoutes rien.

– Assieds-toi, je vais te raconter une histoire.  

Hélène s’assit à côté de Loranguo.

– Tu es cette balle.

– Enchantée. 

– Les pics représentent chacun de tes états intérieurs. Par moment, il désigna un pic bleu, tu es la tristesse, tu coules sans bruit ou tu te déverses comme un torrent de montagne. A d’autres moments, un pic rouge, la colère, quand ça vrille dans ta tête et que tu augmentes le volume. Là, un pic jaune, enthousiaste et solaire, quand tu danses par exemple, etc… Si on prend ton environnement comme échelle, c’est pareil. Tu es la même mais tu passes de l’un à l’autre de nous et tu t’exprimes différemment. Je suis là, en jaune, ici Caroline et Anna, ici Mme Chemsy, ici Zarg…

– Pas lui, quand même !

– Que tu le veuilles ou non, les trois classes font partie de notre environnement.

– Si tu veux..

– C’est la réalité qui veut ! Pas les vieux ours ! Les pics sont compactés, proches les uns des autres. Ce que je veux dire c’est que tout en étant sur la même balle, nous passons sans cesse d’un état à l’autre. Nous nous identifions tantôt à tel état, pensée, émotion…au niveau plus large nous sommes tantôt en rapport avec un ami, un noïde, un voisin, etc.

– Ouai c’est ça. Mon intérieur est le reflet de mon extérieur. Tu connais bien la soupe individualiste qu’on nous serine à la télé depuis badingue. 

Loranguo l’ignora et marqua une pause pour ménager le suspense. Il adorait cela. Hélène ressentit une pointe de compassion. Ces connards de noïdes avaient déclaré en arrivant qu’ils n’avaient pas de travail pour les clowns et que ceux-ci devraient se reconvertir. Elle tâcha de masquer son impatience.  Loranguo entreprit avec délicatesse de déplier de ses deux mains la balle.

– Regarde ce qui arrive quand tu prends de la distance.

La balle avait changé de forme, elle était maintenant ouverte et les pics qui la constituaient étaient devenus des parties d’un ensemble plus large qui conservait une forme circulaire de toutes les couleurs. Plus aérienne, plus douce. Hélène se détendit. C’était bon de relâcher les épaules et d’entrouvrir la mâchoire. Tiens, la lune pointait le bout de son nez au-dessus des pins.

Loranguo passa la main entre les espaces devenus vides.

– Quand tu respires et que tu te détaches, tu es moins compacte. Il y a davantage d’espace en toi, tu te fluidifies. Une distance s’installe et tu n’es plus bouffée par tes émotions, comme une mouche dans une plante carnivore. Tu deviens plus libre. Dès lors, tu es capable de regarder davantage la réalité en face. Tu peux être lucide et ainsi être reliée à la beauté du monde. Tu en as bien besoin, jeune personne.

– O grand maître ! On révise pour l’examen d’idéologie ? Ca va nous rapporter des paquets de friandises ?

– Laisse tomber une minute ton cynisme, pour une fois !

Hélène ne répondit pas. Le terme de fluidité employé par Loranguo s’était insinué en elle. Ouais, la possibilité de passer d’un état à l’autre lui permettait de tenir. Tantôt elle détestait Zarg à fond, tantôt elle s’émerveillait à la vue d’une hirondelle, tantôt elle dansait comme une folle avec Anna pour s’amuser, tantôt elle ronchonnait contre Loranguo quand il l’emmerdait dans la vie collective. Les espaces vides entre les branches de la balle lui paraissaient denses. Elle passa à son tour la main dedans et se laissa caresser par l’air. C’était plaisant.

– En gros, quand je suis dans cette ouverture, la vie reste supportable, voire parfois plutôt belle. Est-ce que ce n’est pas le cas pour tous les humains ? Sauf peut-être les aliénés…

– Certains restent dans la boule repliée et ne font que circuler sans fin d’un pic à l’autre. Au bout d’un moment ils se désensibilisent et se renferment comme des huitres. On ne peut plus les atteindre, ils se sclérosent et finalement ils acceptent la présence des trois classes parmi nous. Ils se déshumanisent tandis que les noïdes nous ressemblent de plus en plus.

– Ils perdent la boule quoi !

– Si tu veux.

Hélène réfléchit un instant. Une sensation de fragilité se dégageait de la balle, elle aurait pu la casser assez facilement. Compacte, elle était forte, ramassée, un Golem roulant sur les artificiels pour les dégommer. Une éruption volcanique. C’était épuisant. Ouverte, la balle pouvait recevoir de la visite et se déplacer avec légèreté. C’était sans doute plus désirable ?

– Ce qui m’aide c’est votre présence à tous les trois : nos espaces sans capteurs ni noïdes, ni utiles, ni inutiles, nos jeux de sociétés où on s’engueule et nos partages profonds. Ce sont aussi ces livraisons débiles qui me font tenir. Le mouvement, la DL, la musique, les contacts humains…même si je dois me taper la vue du reste…

– …tant que tu peux te déplier, ça ira.

Ils se tinrent en silence plusieurs minutes. Au loin, les crapauds siffleurs faisaient entendre leur chant à intervalle régulier. C’était une source de fierté importante pour Loranguo. Il avait réintroduit cette espèce dans le coin deux ans auparavant et la petite colonie prospérait. Par ailleurs, la nuit était tout à fait calme. C’était un bel été, pas trop chaud pour une fois.

– Je doute que tu m’aies montré tout ça uniquement pour ma croissance personnelle.

– Cette boule peut aussi représenter notre environnement. Aujourd’hui nous sommes sur la même balle que tous ces robots noïdes, utiles et inutiles. Ils font tout le boulot, il y a de moins en moins de distinction entre eux et nous… nos dirigeants prétendent que tout est sous contrôle, ils nous prennent pour des abrutis sans âme..

– Oui, ça va. J’ai pas envie d’y passer la nuit. 

– Si on leur ouvrait la boule, il se passerait quoi à ton avis ?

Là c’était le grand vide. Se projeter dans une balle, OK. Projeter l’image des artificiels, impossible. Des images étranges apparaissaient à son esprit. Des ouvertures, des arrêts, une proximité…berk. Ca faisait comme une barrière, trop compacte pour le coup, à traverser. Elle tenta plutôt d’imaginer ce que Loranguo répondrait, c’était bien plus facile.

– Les noïdes s’éveilleraient à l’incommensurable beauté de la vie ?

– Ce ne sont pas des humains, souviens toi, ce sont des cyborgs. Ils ont des aspects de nous mais ils ne maitrisent pas vraiment les soubresauts du vivant : les sentiments, l’imagination, ça reste embryonnaire même si certains font bien illusion. Alors si on ouvre la boule, il y a de fortes chances qu’ils soient gravement désorganisés.

– Je ne comprends pas ce que tu dis, dit Hélène sèchement, déjà ton histoire de boule c’est chelou, mais là je suis carrément perdue.

– On va mettre un peu d’espace. Tu vois, la boule est un circuit très fermé, très compact et très prenant en énergie. L’énergie, pour ne pas être destructrice, doit être conduite et régulée. Comment on se régule, nous, les quasi derniers humains de la région ?

– Repos. Activité physique suffisante. Nourriture saine. Pas de baignade.

– Et pour eux, c’est quoi qui régule l’énergie du vivant ?

Le temps suspendit son cours dans l’esprit d’Hélène, tandis que Loranguo dépliait à nouveau la balle devant elle. La barrière était tombée, avec fracas, ça lui coupait les jambes. Elle se pencha vers lui et chuchota :

– Le Lento

– Oui. Il s’approcha d’elle et répondit dans un souffle, nous allons leur retirer le Lento. Comme il leur en faut très peu, ça va être long avant qu’ils n’en soient modifiés. Des affects, des instincts même risquent de se réveiller ! Fini la camisole chimique ! Le chaos peut être ! On va même se servir de la relation que nous avons avec eux pour augmenter cette panique, semer la zizanie, foutre la merde.

– Comment ?

– J’ai un plan. Mais d’abord tu dois me dire si tu es d’accord pour y participer.

– Sans le connaître ?

Sans le connaître. Je ne peux pas prendre de risque, même avec toi.

Hélène se leva et s’approcha de la fenêtre. Elle ferma les yeux, aux prises avec tout ce qui bouillonnait en elle : la trouille d’abord, pour sa vie, le désespoir qu’elle avait appris à contenir mais qui continuait de l’abreuver de sa puissance et puis l’élan. Elle posa une main sur sa poitrine, à l’écoute de la sensation subtile d’expansion qu’elle ressentait à cet endroit. Elle se tourna pour croiser le regard de Loranguo et échanger un sourire avec son ami. Par la fenêtre, elle contempla la maison. A cette heure, Caroline et Anna dormaient probablement. Elle aimait cette famille d’adoption. Ils étaient bordéliques et chaotiques mais bien vivants. Pleins de chansons, de rigolades et de chamailleries. Du bon sens, du vrai. C’était rassérénant.

Comme bien souvent, la réponse se leva en elle : irrésistible, elle contamina l’ensemble de son système.

–  Ok.

*

Le soleil commençait tout juste son ascension, et déjà des bandes d’inutiles s’agitaient. La privation de Lento avait sur eux un effet des plus bizarre. Ils partaient carrément en vrille. Heureusement ils ne s’approchaient jamais. Trop lâches pour oser s’en prendre aux humains. C’était amusant de les regarder s’agiter dans tous les sens. Leur bras branches se ramollissaient, leurs pattes de métal se détachaient par endroit. C’était drôle et pitoyable en même temps. Elle observa tout un groupe qui roulait sur la route en poussant des cris étranges qu’elle n’avait jamais entendus. Des apprentis sorciers, voilà ce que nous sommes.

–  Tu as vu cette débandade !

Caroline venait à sa rencontre avec une tasse de café fumant. Elles échangèrent un sourire et restèrent en silence. Les forêts de pin s’illuminaient progressivement. Les poules s’étaient encore planquées. Elles non plus, n’aimaient pas les inutiles.

–  Ton ami est là, dit Caroline en repartant.

Hélène grimaçât. Même sur le ton de la blague ça lui tournait le ventre qu’on l’associe à Zarg. Cette grande pelure d’oignon. Le noïde pénétra dans la cour avec hésitation. Il avait l’air déboussolé. Normal. Hélène se questionna un instant sur ce qu’il pouvait ressentir, mais elle n’arrivait pas à se mettre à la place d’un cyborg. Ca bloquait. Un flot d’émotions montait quand elle tentait le coup.

–  Vous ne voulez livrer ?

Sa voix était toute drôle. Différente de d’habitude, plus grave, moins claire. Ses traits lui semblaient changés. La partie mécanique de son visage était moins brillante, on aurait dit qu’une membrane était en train d’apparaître dessus. Ses yeux étaient d’une couleur bizarre, un argent délavé. Leurs paupières étaient rougies, intenses – vulnérables ?

Elle détourna le regard et fit non de la tête sans rien dire. Elle avait envie de lui demander ce qu’il ressentait, mais ne se l’autorisa pas. C’était un ennemi. Elle était trop lâche pour l’affronter. Comme d’hab. Il n’ajouta rien et repartit. Hélène revint à la terrasse de sa caravane et, ça faisait longtemps, fondit en larmes.

Ils étaient partis de nuit, avec Loranguo, vers les hauteurs. Tandis que celui-ci déblatérait sur le sens de la lumière à l’intérieur de soi, Hélène avait humé le parfum de la nuit. Les fleurs continuaient de pousser, peut-être s’hybrideraient-elles un jour elles aussi ? Ils étaient passés devant le camp des noïdes et les avaient salués. Loranguo avait expliqué qu’ils montaient des petits bougies au calvaire pour attirer sur eux la bonne fortune. C’était passé, les noïdes n’avaient vraiment pas de notion d’anthropologie, en tout cas ce groupe-là. Ils avaient gravi le sentier jusqu’à la croix. A cette altitude, ils dominaient la vallée où coulait la Sioule. La lune leur avait offert une vue magnifique.

Ils avaient allumé les petites bougies et les avaient déposées au pied du calvaire. Puis ils avaient partagé une bouteille de vin, du pain, du fromage, du saucisson et des radis en bavardant, histoire de passer le temps. Hélène était souvent importunée par les logorrhées de Loranguo. Ils avaient fait un tas d’atelier de communication pour réussir à passer du temps ensemble. Le résultat était pas mal. Ils se supportaient.

Quelques heures plus tard, alors que même les crapauds siffleurs dormaient, ils étaient redescendus en catimini vers le camps des noïdes. Même eux, avec leur prétendue toute puissance, avaient besoin de fermer les yeux par moments. Hélène avait été traversée par la haine à la vue des maisons du hameau, autrefois peuplées d’humains, où se reposaient les noïdes. Ils croyaient que tout leur était du. Le plus douloureux était d’imaginer qu’ils étaient probablement inconscients de ce qu’ils leur faisaient vivre. Elle avait eu beau tenter de lire des bouquins sur le sujet, l’innocence artificielle la dépassait totalement.

Loranguo avait eu recours au plus vieux truc du monde : une diversion. Il s’était posté en bas de la colline et avait allumé sa petite radio à fond, balançant un air de Vivaldi. Puis il s’était mis à danser tout seul, comme un fou, en hurlant « Rejoignez-moi ! C’est le grand bal ce soir ! ». Quel malade ! Jamais elle n’aurait souscrit à un tel plan, il avait eu du nez de lui demander son accord avant de le lui révéler. Elle était vraiment trop loyale, c’était foutu.

Et pourtant les noïdes étaient tombés dans le panneau. Ils s’étaient levés pour voir cet huluberlu qui dansait tout seul. Même Zarg. Hélène aurait pensé qu’il avait plus de jugeote. Dire qu’on les comparait souvent à des créatures mythologiques. C’étaient plutôt des moutons en fait.

Ça avait été trop facile, à lui en faire perdre le sommeil pendant des semaines. Elle s’était approchée à pas lents du puits, s’était penchée au-dessus et avait décroché l’antenne. Elle avait planqué le micro-aimant en dessous, l’avais remis, et était repartie. C’est tout.

Son cœur battait la chamade en revenant. Sensation de sueur désagréable et léger tremblement de la mâchoire. Super louche quoi. Zarg était venu à sa rencontre direct, forcément. Il avait émis un bip interrogatif. Panique. Perdu pour perdu, l’inviter à danser. Il avait accepté. Merde.

Loranguo avait alors changé de station tandis que les autres noïdes s’étaient assis pour regarder : ils émettaient des clics clics métalliques, synonymes de stupéfaction. C’était une première pour ce groupe. Leur première fête. 

Face à face. Sans contact évidemment, pas question de toucher « ça ». Danse en feed-back. La musique entre à l’intérieur de l’être et la rencontre sensible de la chair et du son génère le mouvement. Mouvement intérieur, les yeux fermés dans un premier temps puis ouverture vers l’extérieur. La présence de l’autre engendre une différence dans le mouvement. Peu à peu, une harmonisation se fait, les gestes s’inspirent les uns des autres, la danse devient partage, même sans contact, création unique de l’instant, entrelacement des identités.

Enfin, en théorie. Avec des humains.   

Sous la pleine lune, un extrait de Daphnis et Chloé de Ravel, la danse finale, avait démarré. Lenteur. Continuité du mouvement, une grande respiration pour laisser la musique pénétrer en soi. La tête s’incline, les épaules s’ouvrent et le bassin se déroule. Fluidité. Zarg suivait. La capacité de mimétisme était décidément bien développée chez lui. Impressionnant. Mais il n’était sans doute pas capable d’une interaction réelle. Et puis la musique s’était accélérée. C’était le moment de leur montrer ce qu’une humaine pouvait faire. Déployer le mouvement dans toutes les directions. Bondir. Le tonus. Aller au bout du mouvement, la gestion du souffle, les yeux ouverts, se laisser emporter par la musique, bouger le corps entier ensemble, entièrement vivant, dans tous ses recoins. Plus intense, plus fort. Pas mécanique, pas hybridé, pas besoin de Lento pour se réguler. Tout bouge, tout est mouvement. Danser avec la lune, les arbres, l’air. Avec tout, sauf avec ces connards d’artificiels.

Hélène s’oublia.

Une présence. Alourdissement dans la poitrine, accélération du rythme cardiaque et, le pire, sensation d’ouverture. Merde. Dans le coin de ses yeux, une forme en mouvement. Elle n’était pas seule à danser. Il y avait Zarg qui virevoltait autour d’elle. Son mouvement était précis, intense, ample, c’était incroyable. Grand et filiforme comme il était, il était prêt à s’envoler. Une sensation de chaleur se répandit dans le corps d’Hélène. La danse de cet abruti amplifiait la sienne, la complétait même. C’était flippant. Flippant et beau.

Dans un chœur lointain de voix de femmes et d’hommes entremêlées, il s’était approché. Le cœur battant et le souffle court, pas question qu’il ne me touche, elle avait fait un pas en arrière. Ses yeux d’argent étaient voilés, presque translucides. Sa chevelure câbleuse s’agitait en cliquetant. Que ressentait-il ? Il ne fallait pas se poser de telles questions, elle détourna le regard.

« Merci madame, merci les noïdes, pour ce merveilleux moment de partage. Vous voyez, nous y arriverons ! Vive la cohabitation heureuse ! Vive l’AURA ! Bonne nuit à tous !! Je viens vous serrer la pince »

Loranguo avait coupé la musique et faisait quelques pirouettes tout en serrant la main des noïdes qui s’étaient mis en file pour lui souhaiter bonne nuit et le remercier.

Zarg avait eu l’air de vouloir dire quelque chose. Pas question de causer, Hélène était partie en courant se réfugier dans sa caravane.

Allongée dans son petit lit douillet, elle avait écouté les crapauds siffleurs toute la nuit.

*

La pente, la grande route, le terrain de sport, la bifurcation, le lac. La sensation délicieuse de se fondre dans l’eau, la fraicheur qui rentrait par tous les pores de sa peau nue. Puis les brûlures, atténuées ces jours-ci, sans doute par l’inactivité des utiles. Hélène respira profondément en balayant du regard l’étendue. Personne, comme d’hab. Des utiles et des inutiles en paquets de l’autre côté, bizarre.

Quelques brasses plus tard, elle revint à la terre ferme. La sensation de plénitude d’après baignade se déclenchait toujours dans ce passage, magique, de l’eau à la terre : les quelques pas où l’ondée dansait avec sa marche la ravissait. La détente, la serviette appliquée avec douceur sur sa peau et les rayons du soleil, le pied total. Soupir.

–  Vous n’êtes pas en poste, que faites là ?

Elle fit volte-face et se trouva nez à nez avec Zarg.

–  Putain ! Mais arrête de me suivre !! Casse-toi espèce de monstre !

Elle avait hurlé sous le coup de la frayeur.

–  Arrêtez de me parler ça ! Je suis un être, merde ! Je des trucs, je galère, t’es où vous avec vos principes, vos chevaux, tes chevilles et votre tête. Jamais vous dites ce que vous ressentez. À l’aide !!

Eberluée, elle l’avait observé hurler à son tour. Quelle voix bizarre il avait, genre vocodeur des années 2020. Ses bras bougeaient dans tous les sens, informes. Ça l’avait fait redescendre direct de sa colère. Elle avait alors senti un truc bizarre, au niveau de la poitrine. Une émotion qui n’était pas la sienne, un mouvement.

–  Tu ressens quoi, là tout de suite ?

Silence.

–  Du rouge, du chaud, ça vibre dans mes minces, le cou compact, informations trop rapides.

–  La colère.

–  Ah bon ?

Il pouvait ressentir. Merde. Hélène s’assit et prit sa tête dans ses mains.

–  Je sais que c’est vous. Vous nous prenez pour des pifs de flutes.

Ne pas répondre. Sensation de vide qui montait, dans un figement.

–  Regardez-moi au moins. L’inhumanité infligée à l’autre détruit l’humanité en moi Kant.

–  T’en es pas un, putain !

Elle s’était jetée sur lui, ils avaient roulé dans le sable jusqu’à l’eau. Tout s’était suspendu d’un coup. Le regarder, le sentir. Un flot d’émotions, de chaleur, d’envie de…mais non, merde. Qu’est-ce qui se passe ?! L’abîme de perplexité n’était pas loin. Bug cérébral. Elle s’était relevée, avait jeté un œil sur lui, s’était éloignée de quelques pas, en direction de la DL. Respirer, sentir les appuis. Ca vacillait pas mal. Les mains sur le véhicule elle avait fermé les yeux. Les images se succédaient : le départ de Bretagne, Tina se baignant nue dans le lac, les soirées clowns sous la lune, le débarquement des trois classes, les marécages intérieurs qui se déclenchent, le premier jour de Zarg, le puits…

« Tais-toi et regarde le ciel. »

La voix de Tina avait résonné à ses oreilles. Ok. Lever les yeux vers le bleu éclatant où quelques hirondelles évoluaient. Inspiration, silence, dépliement de l’intérieur.

Sur la plage, plus de traces de Zarg.   

*

La convocation était arrivée dans la matinée du 30 juin. Hélène l’avait réceptionnée auprès de l’utile, un simili facteur dégueulasse qui n’avait même pas essayé d’être poli. Ça pouvait se comprendre vu l’enfer qu’ils avaient possiblement vécu sans Lento. Elle avait soupiré en pensant aux quatre mois qui venaient de s’écouler. Quelle idée de merde ! Jouer avec le vivant de la sorte, dérégler les systèmes nerveux et hormonaux de dizaines de cyborgs, les stresser avec quelques effets de rumeurs ou blagues bien senties. Les voir déconner, se tromper, se vulnérabiliser, s’humaniser même par moment…avoir l’air presque sympathique. « En fait le plus insupportable dans tout cela, c’est la sensation d’avoir infligé à ces connards ce qu’ils nous font vivre. ».

Ils s’installèrent tous les trois dans la cuisine pour le courrier. Caroline était très grave, silencieuse. Hélène avait le ventre troué par l’angoisse. Loranguo avait revêtu son costume de Sancho dans Don Quichotte pour l’occasion. Il était taré. Mais si poétique en même temps. Hélène l’avait observé, fascinée, allumer des bougies autour de la table. « Alors, alors, que nous racontent les autorités locales ? Une invitation ? Une décoration ? Une dégustation ? »

Il avait ouvert l’enveloppe avec soin, pendant de longues minutes, avant d’entreprendre de lire à voix haute, à sa façon c’est-à-dire en éludant certains passages et en édulcorant d’autre.

« Cher Loranguo, aliéné de la marchandise immonde, blablabla, au vue des informations dont nous disposons, blabla, grave mise en danger de formes de vie cybernétique, rendez-vous à Clermont Ferrand le…un ubutile se tiendra à votre disposition pour le transport…prenez une brosse à dent pour la prison, n’oubliez pas votre petit pain orangé avec une lime dedans… »

Ils n’avaient convoqué que Loranguo. Pas de courrier, aucune mention d’elle.

Le lendemain, l’ubutile avait emmené Loranguo qui avait tenu à prendre deux poules avec lui afin de tenter, selon ses dires, d’amadouer le juge.

–  Pourquoi as-tu fait cela ?

–  Suis amoureux de vous.

–  N’importe quoi. Tu ne sais pas ce que c’est l’amour, espèce de banane. 

Zarg la fixait avec intensité. Il eut un tic nerveux, fascinant, peut-être était-ce une tentative de sourire ?

–  J’ai décidé de ne pas reprendre Lento. Une camisole chimique. Je veux être vivant au plus, même si je dois sombrer. C’était trop beau de vous sentir.

–  Qu’est-ce que tu veux ?

–  Aidez-moi à faire goûter aux autres ce que c’est de vivre sans Lento.

Se réembarquer dans un plan suicidaire après avoir réchappé d’une mascarade organisée par un clown ? C’était de la folie. Mais que faire d’autre ? Hélène soupira.

–  Ok.

Il sourit de nouveau et se mit à chantonner un truc incompréhensible. Il était si différent, moins dense, plus léger.

Déplié !

*

– Zarg, balance.

– Savez que vous pouvez me parler civilement ?

Le noïde fixait Hélène à travers ses lunettes de soleil. Elle le détestait. Elle détestait les classes I, leur aspect quasiment humain mais-pas-tout-fait, pas encore. Répugnants. Trop familiers, trop proches. Sa présence lui nouait le ventre instantanément. Des frissons fusaient en elle, comme des poussées de fièvre, comme une intox alimentaire comme…lui. A la ville, ils appelaient ça artifi-phobie, l’intolérance envers les artificiels. On payait aux gens des thérapies hors de prix pour soigner ça. 

Zarg fit exprès de l’ignorer tout en chargeant le coffre de sa voiture. Il émettait des petits bips agaçants. On aurait vaguement dit qu’il essayait de reproduire L’hymne à la joie. Ses gestes devenaient sans cesse plus fluides et précis, sa capacité de mimétisme était impressionnante. En deux mois, il avait fait des progrès prodigieux. Il était flippant. Beau et flippant.

– Je vous remets 4 cartons. Des friandises goûtues pour humains aujourd’hui, ils en ont besoin.

– Pas plus ? Et les p’tits du Vivier ?

– Nous nous chargerons du secteur B-6, le comptoir nous adresse le Lento cet après-midi. Soyez prudente Hélène, vous avez roulé vite la dernière fois, vos signaux étaient étranges, j’ignore ce que vous…

– J’me casse.

Hélène monta dans sa DL, vérifia brièvement les réglages, mit en route la programmation musicale et, d’un coup de coude expert, alluma le véhicule. Sa voiture hybride ultra rétro démarra dans un vrombissement du tonnerre – elle n’allait pas tenir encore très longtemps. Mais bon, elle roulait encore. Et quel pied d’avoir une bagnole ! Sans répondre, plutôt crever, aux signes de la main que lui adressait le noïde, Hélène quitta le plateau et entama la descente vers la grande route.

Elle s’en voulait d’être si froide avec Zarg. Il fallait reconnaître qu’il était toujours courtois et direct. Il lui permettait de continuer ses tournées avec sa voiture pourrie qui n’était même pas aux normes. Elle le soupçonnait de la couvrir auprès du comptoir local. S’il avait été humain, ils auraient pu s’entendre. Gambader dans les prés ensemble et ourdir des plans pour dégommer les artificiels. Dommage ! Les noïdes la révulsaient. Elle refusait au plus de leur parler et évitait tant que possible de les regarder. Le pire, c’était la vision d’un couple Humain-Noïde. Ça lui foutait la gerbe. Insupportable. Hélène respira profondément et tacha de reprendre le contrôle de ses pensées.

« Quand tu te sens partir en vrille, respire fort comme une bio-vache et sens tes appuis, mon petit canard grincheux. » lui avait soufflé Loranguo la veille.

Tiens, il se tenait justement devant la maison au moment où elle passait. Elle le salua de la main avec un sourire – lui au moins était fait de chair et d’os.

Arrivée au croisement, Hélène jeta un œil sur sa droite et laissa passer l’Utile Tract’ qui se rendait aux champs. Elle ignora le salut de cette espèce d’aberration mécanique de classe II. Moins organiques et plus ridicules, ils lui paraissaient plus supportables. Elle tourna à gauche et entama la montée vers le village. La voiture galérait un peu, mais rien d’inhabituel. Quelques volutes de fumée, la pédale latérale qui résistait, le poids du véhicule. Plus personne ne possédait ces vieux modèles réadaptés d’il y a un siècle. Il fallait être barjot pour jouer avec un zinzin pareil. Mais bon, beaucoup de choses passaient quand on avait déjà l’artifi-phobie. Hélène augmenta le volume et entrepris de chanter à tue-tête, les fenêtres ouvertes, sous le regard gris des Utiles qu’elle croisait. Ils n’aimaient pas Claude François, les gros nazes.

Avant d’arriver à l’ancien terrain de sport, elle bifurqua à droite au panneau « secteur B-1 ».

« Ohé ! »

Madame Chemsy lui faisait de grands signes depuis l’orée de son jardin. Hélène s’arrêta et lui remit son paquet. Elles échangèrent quelques banalités : Madame Chemsy adorait lui parler de son petit-fils qui était loin mais rentrerait certainement en Auvergne un de ces jours. Elle conservait avec soin toutes les friandises qu’elle recevait du comptoir pour lui faire plaisir. Hélène n’avait pas tellement d’espoir pour cet homme. Elle n’en laissa rien paraître. Qui suis-je, la marginalos, pour donner un avis à cette grand-mère ? Si l’espoir la fait vivre, tant mieux. Respire fort.

Madame Chemsy ne se départissait jamais d’un sourire hésitant quand elle lui parlait – surement une trace des engueulades publique avec Tina, du refus d’inviter Zarg chez elle, de sa proximité avec Loranguo, ou les trois.

Un signe de la main avant de revenir vers le village. Elle ne prêta pas attention aux quelques Inutiles de classes III qu’elle croisa sur son chemin. Ce groupe devenait de plus en plus bizarre, surtout depuis qu’ils essayaient de se reconvertir en haie pour les maisons. Il aurait mieux valu les éliminer tout de suite. Ça n’avait aucun sens ces artificiels qui s’amusaient à imiter le vivant en mode Random, pour passer le temps. La colère monta en flèche depuis le ventre d’Hélène pour remonter jusqu’à sa tête. Elle allait les démonter. Non. Pas cette fois. Leur aboyer dessus ne menait à rien, elle préféra changer sa playlist pour un bon rap bien canalisant.

Encore deux arrêts plutôt ennuyeux avec des lambins trop aliénés qui ne lui parlaient que des extraordinaires découvertes du moment et de la fin du conflit indépendantiste breton, avant de pouvoir emprunter la petite route qui menait au lac, secteur B-2. Elle expédiait toujours la première partie de ses livraisons de façon à avoir le temps d’une baignade. Elle gara sa voiture tout proche, se déshabilla et courut dans l’eau.

La sensation de brûlure démarra instantanément mais Hélène s’en foutait. Ca l’aidait même à stopper ses ruminations, à cesser de visualiser Tina à chaque virage, à réinvestir le présent. Elle fit quelques brasses sans penser à rien. Le ciel était vaguement orangé ce matin-là. Un tracé violet le déchirait de part en part, la livraison de Lento. Bientôt, passés les files d’attente et le stress de ne pas avoir de dose, tous les artificiels allaient se détendre pour quelque temps. 

Hélène repartit dare-dare après sa baignade – Zarg allait finir par capter qu’elle trainait. Le chien. Elle eut un frisson en l’imaginant sur son moniteur, à l’observer à travers les capteurs de la DL… Elle remonta vers le village et en sortit par l’ouest pour assurer la dernière livraison. Elle échangea quelques mots avec le maire, Monsieur Morin : il lui fit des blagues de son répertoire. Elle les connaissait toutes, mais elle adorait ces instant de partage – ça devenait rare.

En repartant, elle s’abîma un instant dans la contemplation des champs d’artificiels qui s’étalaient à perte de vue sur cette portion du Livradois Forez. Ici, des bras biomécaniques achevaient de pousser et seraient bientôt prêts pour la moisson. Ils seraient ensuite expédiés à Clermont-Ferrand pour être assemblés en fonction de leur patrimoine génétique. Là-bas, c’était des capteurs sensibles dernière génération qui sortaient de terre. Des Utiles à lame de précision accompagnaient leur croissance. Ils taillaient avec application les capteurs. Mme Chemsy avait dit que selon la précision de la coupe, les capteurs étaient plus ou moins en mesure de saisir les choses. Restait à savoir ce que signifiait « saisir les choses ».

Hélène contint le vertige qui la prenait ainsi que le sentiment d’oppression qui jaillissait immanquablement à cette vision. Ça la saisissait dans la poitrine, comme si on lui serrait le cœur. Elle se faisait violence à chaque fois pour voir, pour rester avertie et lucide. Elle préférait savoir. Elle préférait tout plutôt que de ressembler aux aliénés des villes.

Elle fit signe à Zarg en arrivant, sans prendre la peine de répondre à ses questions. Inutile de lui raconter la beauté des arbres, l’inquiétude dans la voix de Madame Chemsy, la blague du maire : il n’y comprendrait jamais rien.

Il lui lança, tandis qu’elle tournait les talons : « Vos signaux indiquent que vous n’allez pas tenir très longtemps à ce rythme. J’espère que l’eau était bonne. Soirée à votre ami. »

Sa voix se réchauffait progressivement. Elle restait cependant très métallique. Il prononçait mieux les consonnes. Ses i avaient toujours tendance à s’envoler dans les aigus.

Arrêter de l’écouter. L’ignorer tant que possible, respirer et revenir aux appuis.

Hélène reprit la pente douce jusqu’à la maison. Loranguo était encore là. Il installait des petits luminions pour les soirées d’été à venir.

« Oyez gente dame ! Venez me voir après votre repas, j’ai à vous parler. »

Hélène lui ouvrit les bras pour partager une étreinte. Elle salua Caroline et Anna qui s’affairaient avec frénésie dans le potager, et retourna dans sa caravane.

*

Hélène ouvrit délicatement la porte du bureau. Il était inutile de frapper, le craquement des escaliers avait déjà annoncé sa présence. Loranguo était assis à sa table, il griffonnait sur son vieux cahier, à l’ancienne. Le bruit du crayon glissant sur la page avait un effet apaisant.

L’écran fixé au mur diffusait un discours du porte-parole de la Nouvelle UE.

– Tu regardes encore cette merde ? T’as le ventre bien accroché.

– Même avec les humains il faut connaître son ennemi, répondit Loranguo avec un accent faussement chinois.

– Très drôle. Tu voulais parler ?

– Oui car j’adore te parler Hélène, la mystérieuse bougonnante, si humaine dans tout ce merdier. Tu sais, après le départ de Tina, les gens disaient que…

– ….de quoi voulais-tu parler ?

Loranguo soupira, faussement atterré par la froideur de son interlocutrice – qu’il adorait, elle le savait. Il passa la main dans sa barbe pour en faire tomber quelques miettes et se leva. Il ouvrit le placard situé au-dessus du bureau et en sortit une boule en plastique, constituée de pics de couleurs ramassés les uns sur les autres. Des couleurs très vives, éclatantes. Ca faisait tout drôle. Elle n’avait rien vu de tel.

– J’ai trouvé cet objet à la déchetterie de Cunlhat en allant piquer des pièces pour ta DL. Tu n’as pas connu ça toi, la jeunette, mais ce genre de jouets était très répandu au deuxième millénaire. 

– Je t’avais dit de ne plus y aller… tu n’écoutes rien.

– Assieds-toi, je vais te raconter une histoire.  

Hélène s’assit à côté de Loranguo.

– Tu es cette balle.

– Enchantée. 

– Les pics représentent chacun de tes états intérieurs. Par moment, il désigna un pic bleu, tu es la tristesse, tu coules sans bruit ou tu te déverses comme un torrent de montagne. A d’autres moments, un pic rouge, la colère, quand ça vrille dans ta tête et que tu augmentes le volume. Là, un pic jaune, enthousiaste et solaire, quand tu danses par exemple, etc… Si on prend ton environnement comme échelle, c’est pareil. Tu es la même mais tu passes de l’un à l’autre de nous et tu t’exprimes différemment. Je suis là, en jaune, ici Caroline et Anna, ici Mme Chemsy, ici Zarg…

– Pas lui, quand même !

– Que tu le veuilles ou non, les trois classes font partie de notre environnement.

– Si tu veux..

– C’est la réalité qui veut ! Pas les vieux ours ! Les pics sont compactés, proches les uns des autres. Ce que je veux dire c’est que tout en étant sur la même balle, nous passons sans cesse d’un état à l’autre. Nous nous identifions tantôt à tel état, pensée, émotion…au niveau plus large nous sommes tantôt en rapport avec un ami, un noïde, un voisin, etc.

– Ouai c’est ça. Mon intérieur est le reflet de mon extérieur. Tu connais bien la soupe individualiste qu’on nous serine à la télé depuis badingue. 

Loranguo l’ignora et marqua une pause pour ménager le suspense. Il adorait cela. Hélène ressentit une pointe de compassion. Ces connards de noïdes avaient déclaré en arrivant qu’ils n’avaient pas de travail pour les clowns et que ceux-ci devraient se reconvertir. Elle tâcha de masquer son impatience.  Loranguo entreprit avec délicatesse de déplier de ses deux mains la balle.

– Regarde ce qui arrive quand tu prends de la distance.

La balle avait changé de forme, elle était maintenant ouverte et les pics qui la constituaient étaient devenus des parties d’un ensemble plus large qui conservait une forme circulaire de toutes les couleurs. Plus aérienne, plus douce. Hélène se détendit. C’était bon de relâcher les épaules et d’entrouvrir la mâchoire. Tiens, la lune pointait le bout de son nez au-dessus des pins.

Loranguo passa la main entre les espaces devenus vides.

– Quand tu respires et que tu te détaches, tu es moins compacte. Il y a davantage d’espace en toi, tu te fluidifies. Une distance s’installe et tu n’es plus bouffée par tes émotions, comme une mouche dans une plante carnivore. Tu deviens plus libre. Dès lors, tu es capable de regarder davantage la réalité en face. Tu peux être lucide et ainsi être reliée à la beauté du monde. Tu en as bien besoin, jeune personne.

– O grand maître ! On révise pour l’examen d’idéologie ? Ca va nous rapporter des paquets de friandises ?

– Laisse tomber une minute ton cynisme, pour une fois !

Hélène ne répondit pas. Le terme de fluidité employé par Loranguo s’était insinué en elle. Ouais, la possibilité de passer d’un état à l’autre lui permettait de tenir. Tantôt elle détestait Zarg à fond, tantôt elle s’émerveillait à la vue d’une hirondelle, tantôt elle dansait comme une folle avec Anna pour s’amuser, tantôt elle ronchonnait contre Loranguo quand il l’emmerdait dans la vie collective. Les espaces vides entre les branches de la balle lui paraissaient denses. Elle passa à son tour la main dedans et se laissa caresser par l’air. C’était plaisant.

– En gros, quand je suis dans cette ouverture, la vie reste supportable, voire parfois plutôt belle. Est-ce que ce n’est pas le cas pour tous les humains ? Sauf peut-être les aliénés…

– Certains restent dans la boule repliée et ne font que circuler sans fin d’un pic à l’autre. Au bout d’un moment ils se désensibilisent et se renferment comme des huitres. On ne peut plus les atteindre, ils se sclérosent et finalement ils acceptent la présence des trois classes parmi nous. Ils se déshumanisent tandis que les noïdes nous ressemblent de plus en plus.

– Ils perdent la boule quoi !

– Si tu veux.

Hélène réfléchit un instant. Une sensation de fragilité se dégageait de la balle, elle aurait pu la casser assez facilement. Compacte, elle était forte, ramassée, un Golem roulant sur les artificiels pour les dégommer. Une éruption volcanique. C’était épuisant. Ouverte, la balle pouvait recevoir de la visite et se déplacer avec légèreté. C’était sans doute plus désirable ?

– Ce qui m’aide c’est votre présence à tous les trois : nos espaces sans capteurs ni noïdes, ni utiles, ni inutiles, nos jeux de sociétés où on s’engueule et nos partages profonds. Ce sont aussi ces livraisons débiles qui me font tenir. Le mouvement, la DL, la musique, les contacts humains…même si je dois me taper la vue du reste…

– …tant que tu peux te déplier, ça ira.

Ils se tinrent en silence plusieurs minutes. Au loin, les crapauds siffleurs faisaient entendre leur chant à intervalle régulier. C’était une source de fierté importante pour Loranguo. Il avait réintroduit cette espèce dans le coin deux ans auparavant et la petite colonie prospérait. Par ailleurs, la nuit était tout à fait calme. C’était un bel été, pas trop chaud pour une fois.

– Je doute que tu m’aies montré tout ça uniquement pour ma croissance personnelle.

– Cette boule peut aussi représenter notre environnement. Aujourd’hui nous sommes sur la même balle que tous ces robots noïdes, utiles et inutiles. Ils font tout le boulot, il y a de moins en moins de distinction entre eux et nous… nos dirigeants prétendent que tout est sous contrôle, ils nous prennent pour des abrutis sans âme..

– Oui, ça va. J’ai pas envie d’y passer la nuit. 

– Si on leur ouvrait la boule, il se passerait quoi à ton avis ?

Là c’était le grand vide. Se projeter dans une balle, OK. Projeter l’image des artificiels, impossible. Des images étranges apparaissaient à son esprit. Des ouvertures, des arrêts, une proximité…berk. Ca faisait comme une barrière, trop compacte pour le coup, à traverser. Elle tenta plutôt d’imaginer ce que Loranguo répondrait, c’était bien plus facile.

– Les noïdes s’éveilleraient à l’incommensurable beauté de la vie ?

– Ce ne sont pas des humains, souviens toi, ce sont des cyborgs. Ils ont des aspects de nous mais ils ne maitrisent pas vraiment les soubresauts du vivant : les sentiments, l’imagination, ça reste embryonnaire même si certains font bien illusion. Alors si on ouvre la boule, il y a de fortes chances qu’ils soient gravement désorganisés.

– Je ne comprends pas ce que tu dis, dit Hélène sèchement, déjà ton histoire de boule c’est chelou, mais là je suis carrément perdue.

– On va mettre un peu d’espace. Tu vois, la boule est un circuit très fermé, très compact et très prenant en énergie. L’énergie, pour ne pas être destructrice, doit être conduite et régulée. Comment on se régule, nous, les quasi derniers humains de la région ?

– Repos. Activité physique suffisante. Nourriture saine. Pas de baignade.

– Et pour eux, c’est quoi qui régule l’énergie du vivant ?

Le temps suspendit son cours dans l’esprit d’Hélène, tandis que Loranguo dépliait à nouveau la balle devant elle. La barrière était tombée, avec fracas, ça lui coupait les jambes. Elle se pencha vers lui et chuchota :

– Le Lento

– Oui. Il s’approcha d’elle et répondit dans un souffle, nous allons leur retirer le Lento. Comme il leur en faut très peu, ça va être long avant qu’ils n’en soient modifiés. Des affects, des instincts même risquent de se réveiller ! Fini la camisole chimique ! Le chaos peut être ! On va même se servir de la relation que nous avons avec eux pour augmenter cette panique, semer la zizanie, foutre la merde.

– Comment ?

– J’ai un plan. Mais d’abord tu dois me dire si tu es d’accord pour y participer.

– Sans le connaître ?

Sans le connaître. Je ne peux pas prendre de risque, même avec toi.

Hélène se leva et s’approcha de la fenêtre. Elle ferma les yeux, aux prises avec tout ce qui bouillonnait en elle : la trouille d’abord, pour sa vie, le désespoir qu’elle avait appris à contenir mais qui continuait de l’abreuver de sa puissance et puis l’élan. Elle posa une main sur sa poitrine, à l’écoute de la sensation subtile d’expansion qu’elle ressentait à cet endroit. Elle se tourna pour croiser le regard de Loranguo et échanger un sourire avec son ami. Par la fenêtre, elle contempla la maison. A cette heure, Caroline et Anna dormaient probablement. Elle aimait cette famille d’adoption. Ils étaient bordéliques et chaotiques mais bien vivants. Pleins de chansons, de rigolades et de chamailleries. Du bon sens, du vrai. C’était rassérénant.

Comme bien souvent, la réponse se leva en elle : irrésistible, elle contamina l’ensemble de son système.

–  Ok.

*

Le soleil commençait tout juste son ascension, et déjà des bandes d’inutiles s’agitaient. La privation de Lento avait sur eux un effet des plus bizarre. Ils partaient carrément en vrille. Heureusement ils ne s’approchaient jamais. Trop lâches pour oser s’en prendre aux humains. C’était amusant de les regarder s’agiter dans tous les sens. Leur bras branches se ramollissaient, leurs pattes de métal se détachaient par endroit. C’était drôle et pitoyable en même temps. Elle observa tout un groupe qui roulait sur la route en poussant des cris étranges qu’elle n’avait jamais entendus. Des apprentis sorciers, voilà ce que nous sommes.

–  Tu as vu cette débandade !

Caroline venait à sa rencontre avec une tasse de café fumant. Elles échangèrent un sourire et restèrent en silence. Les forêts de pin s’illuminaient progressivement. Les poules s’étaient encore planquées. Elles non plus, n’aimaient pas les inutiles.

–  Ton ami est là, dit Caroline en repartant.

Hélène grimaçât. Même sur le ton de la blague ça lui tournait le ventre qu’on l’associe à Zarg. Cette grande pelure d’oignon. Le noïde pénétra dans la cour avec hésitation. Il avait l’air déboussolé. Normal. Hélène se questionna un instant sur ce qu’il pouvait ressentir, mais elle n’arrivait pas à se mettre à la place d’un cyborg. Ca bloquait. Un flot d’émotions montait quand elle tentait le coup.

–  Vous ne voulez livrer ?

Sa voix était toute drôle. Différente de d’habitude, plus grave, moins claire. Ses traits lui semblaient changés. La partie mécanique de son visage était moins brillante, on aurait dit qu’une membrane était en train d’apparaître dessus. Ses yeux étaient d’une couleur bizarre, un argent délavé. Leurs paupières étaient rougies, intenses – vulnérables ?

Elle détourna le regard et fit non de la tête sans rien dire. Elle avait envie de lui demander ce qu’il ressentait, mais ne se l’autorisa pas. C’était un ennemi. Elle était trop lâche pour l’affronter. Comme d’hab. Il n’ajouta rien et repartit. Hélène revint à la terrasse de sa caravane et, ça faisait longtemps, fondit en larmes.

Ils étaient partis de nuit, avec Loranguo, vers les hauteurs. Tandis que celui-ci déblatérait sur le sens de la lumière à l’intérieur de soi, Hélène avait humé le parfum de la nuit. Les fleurs continuaient de pousser, peut-être s’hybrideraient-elles un jour elles aussi ? Ils étaient passés devant le camp des noïdes et les avaient salués. Loranguo avait expliqué qu’ils montaient des petits bougies au calvaire pour attirer sur eux la bonne fortune. C’était passé, les noïdes n’avaient vraiment pas de notion d’anthropologie, en tout cas ce groupe-là. Ils avaient gravi le sentier jusqu’à la croix. A cette altitude, ils dominaient la vallée où coulait la Sioule. La lune leur avait offert une vue magnifique.

Ils avaient allumé les petites bougies et les avaient déposées au pied du calvaire. Puis ils avaient partagé une bouteille de vin, du pain, du fromage, du saucisson et des radis en bavardant, histoire de passer le temps. Hélène était souvent importunée par les logorrhées de Loranguo. Ils avaient fait un tas d’atelier de communication pour réussir à passer du temps ensemble. Le résultat était pas mal. Ils se supportaient.

Quelques heures plus tard, alors que même les crapauds siffleurs dormaient, ils étaient redescendus en catimini vers le camps des noïdes. Même eux, avec leur prétendue toute puissance, avaient besoin de fermer les yeux par moments. Hélène avait été traversée par la haine à la vue des maisons du hameau, autrefois peuplées d’humains, où se reposaient les noïdes. Ils croyaient que tout leur était du. Le plus douloureux était d’imaginer qu’ils étaient probablement inconscients de ce qu’ils leur faisaient vivre. Elle avait eu beau tenter de lire des bouquins sur le sujet, l’innocence artificielle la dépassait totalement.

Loranguo avait eu recours au plus vieux truc du monde : une diversion. Il s’était posté en bas de la colline et avait allumé sa petite radio à fond, balançant un air de Vivaldi. Puis il s’était mis à danser tout seul, comme un fou, en hurlant « Rejoignez-moi ! C’est le grand bal ce soir ! ». Quel malade ! Jamais elle n’aurait souscrit à un tel plan, il avait eu du nez de lui demander son accord avant de le lui révéler. Elle était vraiment trop loyale, c’était foutu.

Et pourtant les noïdes étaient tombés dans le panneau. Ils s’étaient levés pour voir cet huluberlu qui dansait tout seul. Même Zarg. Hélène aurait pensé qu’il avait plus de jugeote. Dire qu’on les comparait souvent à des créatures mythologiques. C’étaient plutôt des moutons en fait.

Ça avait été trop facile, à lui en faire perdre le sommeil pendant des semaines. Elle s’était approchée à pas lents du puits, s’était penchée au-dessus et avait décroché l’antenne. Elle avait planqué le micro-aimant en dessous, l’avais remis, et était repartie. C’est tout.

Son cœur battait la chamade en revenant. Sensation de sueur désagréable et léger tremblement de la mâchoire. Super louche quoi. Zarg était venu à sa rencontre direct, forcément. Il avait émis un bip interrogatif. Panique. Perdu pour perdu, l’inviter à danser. Il avait accepté. Merde.

Loranguo avait alors changé de station tandis que les autres noïdes s’étaient assis pour regarder : ils émettaient des clics clics métalliques, synonymes de stupéfaction. C’était une première pour ce groupe. Leur première fête. 

Face à face. Sans contact évidemment, pas question de toucher « ça ». Danse en feed-back. La musique entre à l’intérieur de l’être et la rencontre sensible de la chair et du son génère le mouvement. Mouvement intérieur, les yeux fermés dans un premier temps puis ouverture vers l’extérieur. La présence de l’autre engendre une différence dans le mouvement. Peu à peu, une harmonisation se fait, les gestes s’inspirent les uns des autres, la danse devient partage, même sans contact, création unique de l’instant, entrelacement des identités.

Enfin, en théorie. Avec des humains.   

Sous la pleine lune, un extrait de Daphnis et Chloé de Ravel, la danse finale, avait démarré. Lenteur. Continuité du mouvement, une grande respiration pour laisser la musique pénétrer en soi. La tête s’incline, les épaules s’ouvrent et le bassin se déroule. Fluidité. Zarg suivait. La capacité de mimétisme était décidément bien développée chez lui. Impressionnant. Mais il n’était sans doute pas capable d’une interaction réelle. Et puis la musique s’était accélérée. C’était le moment de leur montrer ce qu’une humaine pouvait faire. Déployer le mouvement dans toutes les directions. Bondir. Le tonus. Aller au bout du mouvement, la gestion du souffle, les yeux ouverts, se laisser emporter par la musique, bouger le corps entier ensemble, entièrement vivant, dans tous ses recoins. Plus intense, plus fort. Pas mécanique, pas hybridé, pas besoin de Lento pour se réguler. Tout bouge, tout est mouvement. Danser avec la lune, les arbres, l’air. Avec tout, sauf avec ces connards d’artificiels.

Hélène s’oublia.

Une présence. Alourdissement dans la poitrine, accélération du rythme cardiaque et, le pire, sensation d’ouverture. Merde. Dans le coin de ses yeux, une forme en mouvement. Elle n’était pas seule à danser. Il y avait Zarg qui virevoltait autour d’elle. Son mouvement était précis, intense, ample, c’était incroyable. Grand et filiforme comme il était, il était prêt à s’envoler. Une sensation de chaleur se répandit dans le corps d’Hélène. La danse de cet abruti amplifiait la sienne, la complétait même. C’était flippant. Flippant et beau.

Dans un chœur lointain de voix de femmes et d’hommes entremêlées, il s’était approché. Le cœur battant et le souffle court, pas question qu’il ne me touche, elle avait fait un pas en arrière. Ses yeux d’argent étaient voilés, presque translucides. Sa chevelure câbleuse s’agitait en cliquetant. Que ressentait-il ? Il ne fallait pas se poser de telles questions, elle détourna le regard.

« Merci madame, merci les noïdes, pour ce merveilleux moment de partage. Vous voyez, nous y arriverons ! Vive la cohabitation heureuse ! Vive l’AURA ! Bonne nuit à tous !! Je viens vous serrer la pince »

Loranguo avait coupé la musique et faisait quelques pirouettes tout en serrant la main des noïdes qui s’étaient mis en file pour lui souhaiter bonne nuit et le remercier.

Zarg avait eu l’air de vouloir dire quelque chose. Pas question de causer, Hélène était partie en courant se réfugier dans sa caravane.

Allongée dans son petit lit douillet, elle avait écouté les crapauds siffleurs toute la nuit.

*

La pente, la grande route, le terrain de sport, la bifurcation, le lac. La sensation délicieuse de se fondre dans l’eau, la fraicheur qui rentrait par tous les pores de sa peau nue. Puis les brûlures, atténuées ces jours-ci, sans doute par l’inactivité des utiles. Hélène respira profondément en balayant du regard l’étendue. Personne, comme d’hab. Des utiles et des inutiles en paquets de l’autre côté, bizarre.

Quelques brasses plus tard, elle revint à la terre ferme. La sensation de plénitude d’après baignade se déclenchait toujours dans ce passage, magique, de l’eau à la terre : les quelques pas où l’ondée dansait avec sa marche la ravissait. La détente, la serviette appliquée avec douceur sur sa peau et les rayons du soleil, le pied total. Soupir.

–  Vous n’êtes pas en poste, que faites là ?

Elle fit volte-face et se trouva nez à nez avec Zarg.

–  Putain ! Mais arrête de me suivre !! Casse-toi espèce de monstre !

Elle avait hurlé sous le coup de la frayeur.

–  Arrêtez de me parler ça ! Je suis un être, merde ! Je des trucs, je galère, t’es où vous avec vos principes, vos chevaux, tes chevilles et votre tête. Jamais vous dites ce que vous ressentez. À l’aide !!

Eberluée, elle l’avait observé hurler à son tour. Quelle voix bizarre il avait, genre vocodeur des années 2020. Ses bras bougeaient dans tous les sens, informes. Ça l’avait fait redescendre direct de sa colère. Elle avait alors senti un truc bizarre, au niveau de la poitrine. Une émotion qui n’était pas la sienne, un mouvement.

–  Tu ressens quoi, là tout de suite ?

Silence.

–  Du rouge, du chaud, ça vibre dans mes minces, le cou compact, informations trop rapides.

–  La colère.

–  Ah bon ?

Il pouvait ressentir. Merde. Hélène s’assit et prit sa tête dans ses mains.

–  Je sais que c’est vous. Vous nous prenez pour des pifs de flutes.

Ne pas répondre. Sensation de vide qui montait, dans un figement.

–  Regardez-moi au moins. L’inhumanité infligée à l’autre détruit l’humanité en moi Kant.

–  T’en es pas un, putain !

Elle s’était jetée sur lui, ils avaient roulé dans le sable jusqu’à l’eau. Tout s’était suspendu d’un coup. Le regarder, le sentir. Un flot d’émotions, de chaleur, d’envie de…mais non, merde. Qu’est-ce qui se passe ?! L’abîme de perplexité n’était pas loin. Bug cérébral. Elle s’était relevée, avait jeté un œil sur lui, s’était éloignée de quelques pas, en direction de la DL. Respirer, sentir les appuis. Ca vacillait pas mal. Les mains sur le véhicule elle avait fermé les yeux. Les images se succédaient : le départ de Bretagne, Tina se baignant nue dans le lac, les soirées clowns sous la lune, le débarquement des trois classes, les marécages intérieurs qui se déclenchent, le premier jour de Zarg, le puits…

« Tais-toi et regarde le ciel. »

La voix de Tina avait résonné à ses oreilles. Ok. Lever les yeux vers le bleu éclatant où quelques hirondelles évoluaient. Inspiration, silence, dépliement de l’intérieur.

Sur la plage, plus de traces de Zarg.   

*

La convocation était arrivée dans la matinée du 30 juin. Hélène l’avait réceptionnée auprès de l’utile, un simili facteur dégueulasse qui n’avait même pas essayé d’être poli. Ça pouvait se comprendre vu l’enfer qu’ils avaient possiblement vécu sans Lento. Elle avait soupiré en pensant aux quatre mois qui venaient de s’écouler. Quelle idée de merde ! Jouer avec le vivant de la sorte, dérégler les systèmes nerveux et hormonaux de dizaines de cyborgs, les stresser avec quelques effets de rumeurs ou blagues bien senties. Les voir déconner, se tromper, se vulnérabiliser, s’humaniser même par moment…avoir l’air presque sympathique. « En fait le plus insupportable dans tout cela, c’est la sensation d’avoir infligé à ces connards ce qu’ils nous font vivre. ».

Ils s’installèrent tous les trois dans la cuisine pour le courrier. Caroline était très grave, silencieuse. Hélène avait le ventre troué par l’angoisse. Loranguo avait revêtu son costume de Sancho dans Don Quichotte pour l’occasion. Il était taré. Mais si poétique en même temps. Hélène l’avait observé, fascinée, allumer des bougies autour de la table. « Alors, alors, que nous racontent les autorités locales ? Une invitation ? Une décoration ? Une dégustation ? »

Il avait ouvert l’enveloppe avec soin, pendant de longues minutes, avant d’entreprendre de lire à voix haute, à sa façon c’est-à-dire en éludant certains passages et en édulcorant d’autre.

« Cher Loranguo, aliéné de la marchandise immonde, blablabla, au vue des informations dont nous disposons, blabla, grave mise en danger de formes de vie cybernétique, rendez-vous à Clermont Ferrand le…un ubutile se tiendra à votre disposition pour le transport…prenez une brosse à dent pour la prison, n’oubliez pas votre petit pain orangé avec une lime dedans… »

Ils n’avaient convoqué que Loranguo. Pas de courrier, aucune mention d’elle.

Le lendemain, l’ubutile avait emmené Loranguo qui avait tenu à prendre deux poules avec lui afin de tenter, selon ses dires, d’amadouer le juge.

–  Pourquoi as-tu fait cela ?

–  Suis amoureux de vous.

–  N’importe quoi. Tu ne sais pas ce que c’est l’amour, espèce de banane. 

Zarg la fixait avec intensité. Il eut un tic nerveux, fascinant, peut-être était-ce une tentative de sourire ?

–  J’ai décidé de ne pas reprendre Lento. Une camisole chimique. Je veux être vivant au plus, même si je dois sombrer. C’était trop beau de vous sentir.

–  Qu’est-ce que tu veux ?

–  Aidez-moi à faire goûter aux autres ce que c’est de vivre sans Lento.

Se réembarquer dans un plan suicidaire après avoir réchappé d’une mascarade organisée par un clown ? C’était de la folie. Mais que faire d’autre ? Hélène soupira.

–  Ok.

Il sourit de nouveau et se mit à chantonner un truc incompréhensible. Il était si différent, moins dense, plus léger.

Déplié !

*

Biodanza à Orléans

J’ai la joie d’ouvrir pour une deuxième année un groupe bi-mensuel de Biodanza dans la belle ville d’Orléans !
En co-animation avec la magnifique Eva Ruimy, facilitatrice didacticienne (visitez son site !)

Septembre : 20

Octobre : 4 et 18

Novembre : 8 et 22

Décembre : 6 (14h-19h pour cette date) et 20

Janvier : 10 et 31
Février : 14 et 28
Mars : 14 et 28 (14h-19h pour cette date)
Avril : 11 et 25
Mai : 9 et 23
Juin : 6 et 20
Juillet : 4 (14h – 19h pour cette date)

Parlons d’argent

J’ai à cœur de proposer des tarifs qui prennent en compte :

  • Ma volonté de rendre la Biodanza accessible au plus grand nombre
  • Mon investissement financier dans ma formation initiale et continue, qui me permet de proposer une pratique avec la qualité que je souhaite y mettre
  • Le temps de préparation, de communication, de création de support
  • Les coûts que j’ai (transports, matériels, communication)

J’ai décidé de mettre en place une flexibilité financière avec deux tarifs :

  • Un tarif réduit, qui correspond au minimum que j’aimerais recevoir par participant.
    Je ne demande pas de justificatifs, laissant à chacun sentir ce qui est juste pour lui et prendre sa responsabilité à cet égard.
  • Un tarif moyen qui correspond à ce que j’aurais de la joie à recevoir.

Je serais ravie que les personnes qui le souhaitent puissent contribuer en donnant plus que cette somme. C’est une forme de solidarité qui permet de soutenir les personnes qui choisiraient de payer moins et de me m’aider pour les projets que je souhaite développer.

Les formules proposées sont les suivantes :

  • Découverte : 10€ / 5€ en tarif réduit
  • Séance ponctuelle : 20€ / 16€
  • Trimestre* : 15€ / 12€
    Soit, pour les trimestres 1 et 3 : 105€ / 84€ et pour le trimestre 2 : 120€ / 96€
    Trimestres 2020 / 2021 : septembre à décembre, janvier à mi-avril, mi-avril à juillet
  • Annuel* : 12€ / 9€
    Soit 276€ ou 207€

*Pour les personnes commençant en cours de trimestre ou d’année, le paiement de l’abonnement sera ajusté au prorata du nombre de séances restant sur la période en cours. / paiement en plusieurs fois possible.

La présence régulière est importante


Participer à un groupe régulièrement permet de tisser des liens de confiance et de sécurité affective, ce qui favorise une expression plus authentique de chacun. La continuité permet également l’accroissement de l’élan vital, de la joie de vivre, de la sensibilité au vivant…

A cela s’ajoute, le plaisir de retrouver le groupe chaque séance dans un espace de liberté et de créativité pour cultiver notre humanité commune !

Je vous recommande donc un engagement sur l’année (ou au moins un trimestre) pour profiter pleinement du processus que la Biodanza propose.

Une difficulté financière ne doit pas être un empêchement à la pratique de la Biodanza, veuillez me contacter.

Orphée et les 7 pouvoirs

Orphée, fils du roi de Thrace et de la muse Calliope, épouse Eurydice.

L’Hymen est présent à la noce mais ne prononce pas les mots sacrés, son visage est grave, nous écrit Ovide dans les Métamorphoses.

Et pour cause ! Peu de temps après, Eurydice meurt mordue par une vipère.

Orphée se rend alors aux enfers. Il possède un pouvoir musical extraordinaire. L’inventeur de la Cithare fait tomber le Cerbère dans un sommeil profond et trouve Hadès et Perséphone. Il les implore, et les notes de musiques associées à sa voix claire et profonde atteignent le cœur des puissants.

« Tantale cesse de poursuivre l’onde qui le fuit. Ixio s’arrête sur sa roue. Les vautours ne rongent plus les entrailles de Tityos. L’urne échappe aux mains des filles de Bélus, et toi, Sisyphe, tu t’assieds sur ta roche fatale. »[1]   

Ils lui restituent Eurydice, à la seule condition qu’au sortir des Enfers, Orphée jamais ne se retourne dans sa direction.

Il échoue. Eurydice meurt une deuxième fois dans ses bras.

Inconsolable, Orphée s’en va à travers le monde, inonder de ses vers les forêts et les montagnes. Sur son passage, la vie frémit, la vie se réveille. Les arbres accourent, les cerfs se rassemblent, les pierres roulent à ses pieds et c’est tout le vivant qui se suspend à ses poèmes.

Orphée musicalise le monde.

La légende raconte qu’il participa avec Dionysos à la création des mystères d’Eleusis, qu’il invita les hommes et les femmes à réaliser les danses de Déméter et celles d’Apollon.

A sa mort, il retrouva Eurydice et leur amour perdure depuis, et pour l’éternité.

En Biodanza, Orphée fait partie des mythes que nous dansons, que nous actualisons.
Il incarne le pouvoir de la musique. Celui qui va mettre en mouvement nos corps et nos âmes dans un processus de transformation.

Les blessures génèrent en nous de l’arythmie, de la constriction ou encore du figement.

Dans notre vie, nous ne sommes pas tant pris par nos problèmes courants que par nos blessures profondes.

Rolando Toro disait que la première étape en Biodanza est de réveiller les morts-vivants.

La musique nous amène en premier lieu du tonus, par le mouvement. La vie circule de nouveau. Peu à peu, comme une musique, nous parvenons à une unité de sens retrouvé, unité dont émerge l’harmonie et l’éthique au sens de manière de vivre.

Dans notre quotidien nous sommes invités à cultiver la musicalité, en chantant et en dansant, en particulier quand ça ne va pas.

Au sens existentiel Orphée nous donne accès à la résolution, au point d’aboutissement de la tension mélodique, à la transformation de la dissonance en consonance.

Nous sommes marqués à vie par nos contraintes structurelles mais nous pouvons y insuffler du rythme, de la fluidité, du tonus, de l’unité de sens et de l’harmonie.   

Orphée est l’acte thérapeutique auquel nous invite le voyage musical.

« Seul celui qui porta sa lyre au plus profond des ténèbres

Peut ressentir et révéler la louange infinie.

Seul celui qui a partagé avec les morts sa fleur de pavot

Ne perdra jamais le plus léger des sons.

Même si le reflet dans l’étang souvent se cache à nos yeux

Toi, tu connais notre image.

Ce n’est que dans le royaume double

Que les voix se sont faites douces et éternelles. »

Sonnet à Orphée, de Rainer Maria Rilke.

Au mois de mars, nous avons été jeté dans une temporalité suspendue. Sommés de rester chez nous, nous avons fait face à une privation de liberté incroyable. Une forme d’enfer, pour certains d’entre nous. Un espace sans musique et sans caresse.

Or, nous le savons, « un corps qui n’est pas caressé commence à mourir »[2]. Dans cette suspension vitale et affective, nous courons le risque de flétrir de l’intérieur, de devenir sourd et aveugle à la beauté de l’existence, de développer des carences existentielles graves.

Certains d’entre nous ont la chance d’être entourés, de n’être pas à risque, d’avoir suffisamment d’espace et de capacité d’intégration pour sortir, renforcée, de la période.

« La seule manière de sortir de l’enfer c’est de le traverser [3]» Encore faut-il en avoir les moyens.

Certains proposent ce que j’appelle de la « Biodanza en Enfer ».

Par le biais de rencontres en ligne ou de rencontres physique sans contact, ils entendent accompagner depuis la prison même le voyage des morts vivants.

Très bien.

Mais en suite, comment revenir des enfers ?

Nous avons fort heureusement dans notre panier de danseur bio les ingrédients pour sortir de notre cuisine magique les remèdes dont nous avons besoin.

Nous avons les sept pouvoirs de la Biodanza.

Les sept pouvoirs sont les aspects qui confèrent au système sa cohérence et sa puissance. Les voici :

Le pouvoir de la musique

On l’a dit, le pouvoir de la musique est associé à Orphée.

Pendant la séance de Biodanza, c’est la musique qui nous entraîne et nous danse.

Notre chemin est d’être au plus résonnant, au plus sensible, avec elle. Comme dans notre vie, l’invitation est d’entrer dans une réponse à l’invitation qui nous est faite, en syntonie avec l’univers.

Le pouvoir du mouvement intégrateur

La Biodanza se veut être une réponse aux maladies civilisationnelles. Parmi ces dernières, ont trouve une vision utilitariste et dissocié du corps. Nous avons un corps, il nous sert à être productif, il faut l’entretenir…le domestiquer. La danse perd son sens originel et deviens recherche esthétique, chorégraphie.

A contrario, dans le paradigme auquel nous invite la Biodanza, nous sommes un corps. Nous cherchons, dans les différentes propositions à accroître notre capacité d’intégration. Intégration entre ce que nous pensons, ressentons et faisons. Je sens, je fais, je pense. Quand je marche, quand j’étreins, quand je danse, je le fais pleinement. C’est de cette simplicité profonde que naît la beauté.

« Plus qu’un spectacle, la danse est le mouvement intérieur qui génère les actes vitaux : l’étreinte, le bercement du bébé, les caresses et les baisers, le travail, les gestes tristes de la solitude et les gestes de rencontres. » 

Rolando Toro

Le pouvoir de la méthode vivencielle

La vivencia, concept proposé notamment par le philosophe allemand Dilthey, se caractérise selon Rolando Toro par ; « une expérience vécue avec une grande intensité par un individu, dans « l’ici et maintenant » (genèse actuelle). Elle comprend les fonctions émotionnelles, cénesthésiques et organiques. » Dans la vivencia nous sortons du temps chronologique habituel, du temps nous Chronos, pour entrer dans une autre temporalité. Ce temps-là, nommé Kairos dans la théorie de la Biodanza, est celui de la suspension. Dans cet espace nous pouvons nous ressourcer, nous réactualiser existentiellement : intégrer de nouvelles informations, explorer un espace totalement nouveau, vivre un moment structurant.

La méthodologie de la Biodanza est fondée sur cette matière phénoménologique, celle de la vie s’exprimant pleinement ici et maintenant. L’invitation à suspendre la parole sert entre autre à nous permettre d’accéder et de demeurer dans cet espace suspendue.

Le pouvoir du groupe

La Biodanza est une discipline de développement collectif. Elle se pratique uniquement en groupe, en présence physique avec ce dernier. Le groupe est l’espace de la socialisation, de la reconnaissance, de la structuration de l’identité. Parce que notre monde est malade de l’isolement et de la perte des communs, la Biodanza nous invite à récupérer et cultiver la capacité à être ensemble. Le groupe est générateur de vie, il crée un champs dans lequel nous nous reflétons. L’affectivité est le noyau intégrateur de la Biodanza, par lequel nous cultivons notre capacité à nous identifier, et augmentons par là notre amplitude existentielle.

Le pouvoir de la caresse

La proposition de la Biodanza est de développer une « esthétique anthropologique », manière de voir et d’exprimer ce qu’il y a de merveilleux en l’autre. Elle nous invite à déployer nos manières d’aimer. En tant que mammifère nous avons besoin vitalement d’être caressé et bercé pour nous développer. Par le chemin qu’elle propose, du toucher à la caresse, la Biodanza nous invite à une qualité de contact aimant, sensible et sincère. 

Le pouvoir de la Transe et de la Régression

La transe désigne une modification de l’état de conscience, le passage d’un état à l’autre. Dans nos rythmes physiologique, nous évoluons constamment – et c’est signe de bonne santé, entre différents états. Comme le jour et la nuit, le repos et le sommeil, nous alternons entre des phases d’activation et des phases dites « de régression » que l’on définit dans la théorie de la Biodanza comme le retour au primordial, le retour à la source. Dans la civilisation actuelle la vitesse et la productivité sont survalorisées, ce qui entraîne de nombreux maux. Nous explorons dans les séances de Biodanza notre capacité à voyager à travers différents états, à nous regénérer profondément avant de revenir à notre quotidien.

Le pouvoir de l’expansion de conscience

La conscience d’être vivant est une étape essentielle dans l’humanité. L’invitation de la Biodanza est d’amplifier cette conscience, d’étendre notre capacité à percevoir le monde. Dans ce rapport sensible avec ce qui existe, nous augmentons notre habileté à nous savoir connecté aux autres, à nous même, à tout ce qui nous entoure. Dans cette sensibilité accrue nous pouvons nous détacher de l’économie de l’attention dans lesquels nous maintiennent les écrans et les flux d’information, pour accéder à une qualité d’être dans laquelle la connaissance devient vivante.

Conclusion

Grâce à ces moyens d’action, la Biodanza peut nous ramener des enfers et nous donner la possibilité d’être pleinement à ce cadeau que nous avons reçu, la vie. Le principe biocentrique nous raconte que la vie, force organisatrice de l’univers, est partout, en toute chose. Nous sommes la vie au même titre que les montagnes, les étoiles, les scarabées et les passants. Ce regard sur nous-même et le monde en tant que manifestation merveilleuse du vivant c’est ce que nous nommons la qualification.

Il nous appartient, collectivement, de musicaliser nos quotidien, afin récupérer notre puissance poétique et politique. Afin d’œuvrer pour la préservation du vivant sous toutes ses formes, afin de résister à ce qui nous aliène.

Rejoignez le mouvement !

Louise Dupraz

Pour écrire ce texte, je me suis appuyée sur l’ouvrage des métamorphoses d’Ovide, les cours de Guillaume Husson à l’école de Biodanza en Bourgogne, le texte de Myrthes Gonzales traduit par Hélène Levy ainsi que celui d’Antonio Sarpe traduit par moi-même et Audrey Englebert. Merci à eux et à elles !


[1] Extrait des métamorphose d’Ovide

[2] Rolando Toro

[3] Balam Ibara

Résister

WikiLeaks founder Julian Assange is seen in a police van, after he was arrested by British police, in London, Britain April 11, 2019. REUTERS/Henry Nicholls

Cet article fait partie d’une série, en cours d’écriture, qui vise à interroger notre rapport individuel et collectif à un système dont nous ne voulons pas. Système capitaliste, patriarcal, dont la folie consumériste est responsable de la destruction du vivant. Ici, il est question en particulier d’enfermement dans les espaces numérique et physique, et des moyens d’y résister.

Aujourd’hui, les prédictions concernant notre futur abondent sur le thème « La fin du monde approche », autrement connues et regroupées sous l’appellation de «collapsologie ».

La question se pose des catastrophes à venir, des formes qu’elles prendront et de comment nous serons en mesure d’y faire face. L’avenir nous inquiète, l’incertitude nous pèse car elle est teintée d’un manque d’espoir.

Nous sommes cependant certains d’une chose : le système économique et politique actuel n’est pas durable.
Il n’est pas durable parce que nous produisons bien plus que ce que le vivant peut soutenir. Pas durable parce que la confiance envers les politiciens et les médias s’érode chaque jour davantage en occident. Pas durable parce que les inégalités se creusent, que le niveau de vie baisse continuellement et que la colère des peuples augmente, creusant un écart dangereux entre ceux d’en haut et ceux d’en bas.

Notre espoir réside dans les nécessaires transformations qui se préparent.
Rien n’est figé ! Chaque jour nous pouvons contribuer à imaginer, sentir et bâtir demain. Il y aura certainement des soubresauts, des failles, peut être pourrons-nous alors nous y engouffrer pour Vivre nos rêves.

Je suis partisane d’une approche systémique et collective du changement. Je lève les yeux au ciel quand on me dit que tout changement commence par soi, que nous créons à chaque instant notre réalité. C’est pour moi mépriser la puissance du système et accorder trop de force à nos frêles individualités. C’est aussi une échappatoire à toute question politique. C’est enfin un instrument d’oppression qui consiste à renvoyer systématiquement celui qui souffre à lui-même et à son entière responsabilité supposée.

Cependant, plus j’avance sur la brèche des bifurcations nécessaires, plus que je me rends compte que le système que je souhaite dénoncer, combattre et changer, vit en moi. Résolument. Il vit en moi quand je crève d’envie de gagner au jeu de société, pour être la première et avoir une récompense. Il vit en moi quand je surveille ma page Facebook pour savoir combien de « j’aime » me rapporte ma dernière publication. Il s’exprime à travers moi quand je me juge à l’aune de ses critères : « je devrais avoir un travail, être mariée… à mon âge… ». Il s’exprime quand je passe devant des magasins et que me prend une envie soudaine d’acheter.

Il n’y a pas à choisir entre développement personnel et collectif. C’est l’un ET l’autre qui sont nécessaires, pourvu qu’ils partagent la même base qui est l’affectivité, c’est-à-dire la qualité des liens que nous entretenons avec nous-même, avec les autres, avec le monde, critère absolu. Depuis les cellules jusqu’à nos organes en passant par nos organisations collectives, nous sommes entièrement constitués de liens. La séparation est une illusion renforcée par le système capitaliste… dont je suis issue ! C’est pourquoi je porte en moi cette idéologie.
Je suis aliénée.

Que faire de cette part aliénée de moi ?

D’une part, il est nécessaire de la rendre consciente, visible, pour mieux l’apprivoiser. En effet, je ne suis pas favorable à une ablation pure et simple. Je la juge impossible à réaliser de façon saine : ce n’est pas parce que j’ai un bras cassé qu’il faut le couper ! Cette partie-là est aussi celle qui me permet de comprendre profondément, viscéralement, le système dans lequel j’évolue. Elle peut être, dans ces conditions, une force !

J’ai décidé de procéder par touches, par expérimentations, pour m’essayer à de nouvelles manières d’agir qui soient plus en accord avec mes aspirations : faire partie du vivant et en prendre soin. J’aspire par ces actes extérieurs à agir sur la structure interne qui me fait participer au système.

Je me représente les petits actes que j’essaye de mettre en place quotidiennement comme des actes de résistances.
En voici quelques-uns, regroupé en catégories :

1.      Mon lien à la technologie

La technologie est partout, dans ma poche, tout autour de moi. Je communique, travaille, organise mon existence, m’informe, m’exprime à travers elle. Je vois que parfois cette technologie me donne plus de puissance, et que parfois elle m’avilit. Mon enquête porte sur mon rapport à ces technologies et sur les manières d’adapter mes usages à mon propre bénéfice. Deux aspects m’invitent à repenser ces usages, l’aspect politique et l’aspect intime :

·        L’aspect politique : les nouvelles technologies actuelles sont extrêmement polluantes, produites dans des conditions souvent déplorables en particulier pour les droits de l’enfance, pilotées par les GAFA, des entreprises privées au fonctionnement opaque qui pèsent de tout leur poids sur les Etats et les peuples. Nos données personnelles sont revendues. Les outils qu’on nous propose, les applications mobiles et une majorité de sites internet sont pensés pour générer du profit en captant notre attention et notre participation bénévole. Les lanceurs d’alerte, qui entendent se servir des réseaux au service de la transparence, sont pourchassés, emprisonnés et torturés sans que nous n’y puissions rien. Confère la situation dramatique d’un Julian Assange. Après 7 années de confinement dans l’ambassade de l’équateur à Londres, le lanceur d’alerte est désormais enfermé dans une prison de haute sécurité britannique, totalement isolé, et encourt une extradition vers les Etats-Unis où il risque sans 175 ans de prison ferme.

·        L’aspect intime : « L’économie de l’attention ne nous affecte pas, elle nous infecte. Elle encrasse ces filtres subtils sans lesquels il n’est pas de discrimination saine entre les liens qui libèrent et ceux qui aliènent » nous dit Alain Damasio, auteur de science-fiction. Oui, je me sens infectée. Quand je suis forcée, par mon addiction, d’être à tout instant disponible, que je ne suis plus en capacité de différer la lecture d’un courriel ou l’écoute d’un message vocal. Quand je guette constamment mon téléphone. Quand je zone sur les réseaux sociaux, quand je surfe d’une page à l’autre de façon totalement décousue. Quand je ne supporte plus un silence, un instant de vacuité et que je m’efforce de remplir ces interstices par l’écran. Un écran qui fait l’interface entre moi et le monde, coupant par-là de mon rapport direct à ce dernier. Je veux retrouver des espaces de silence, d’indisponibilité salutaire, de solitude nécessaire à ma créativité.

Mes résolutions pour instaurer un rapport plus sain à la technologie :

ð  Utiliser un téléphone dé-googlisé, qui ne prend pas ma géolocalisation et n’envoie pas mes données personnelles aux quatre vents. A terme, renoncer au smartphone !

ð  Désactiver les notifications et autres sollicitations automatiques pour préserver ma tranquillité.

ð  Renoncer aux applications qui pompent du temps et des données au service de grandes entreprises : Whatsapp (le plus difficile !), Instagram, Facebook…

ð  Acquérir des machines pour compartimenter les usages technologiques : GPS pour la voiture et radio réveil, par exemple.

ð  Concentrer les modes de communication et d’échange sur l’ordinateur, de façon à créer des plages de disponibilités qui supposent d’allumer le PC et de m’installer dans pour un temps défini.

ð  Bannir le téléphone de la chambre pendant le temps de sommeil, attendre plusieurs minutes après le lever pour consulter les messages et notifications.

Quoi qu’il en soit, je constate que cette intériorisation du système a lieu aussi dans la manière dont j’investis l’espace. Ainsi, je constate que je passe une immense partie de mes journées sur des écrans, que mon action dans le monde est d’abord virtuelle. Je suis nomade et ultra-connectée. Par voie de conséquence, j’ai un lien ténu avec mon environnement. Le GPS m’emmène d’un endroit à l’autre, je me visualise moins dans l’espace, je ne me sens plus appartenir. Aujourd’hui, je souffre dans les villes, quand je vois les S.D.F, le bitume, la foule dans le métro. J’ai récemment eu des accès de claustrophobie. Une lecture récente a ouvert mon esprit sur la possibilité de se réapproprier les espaces en les investissant différemment.

ð  Utiliser au plus des applications et de services Open Source, ou alors payer pour les logiciels au lieu d’utiliser des plateformes faussement gratuites. Car si c’est gratuit, c’est moi le produit !

2. Mon rapport à l’espace

Mon propos se rapproche des considérations sur la société de contrôle émises par Foucault (contrôle des corps par les espaces d’enfermement) et Deleuze (contrôle les uns par les autres au moyen de la technologie). Vive la philosophie politique qui nous éclaire sur notre monde et ses devenirs ! J’y reviendrai dans un autre article…

Mes résolutions pour un rapport à l’espace plus vivant et relié :

ð  Quitter la banlieue parisienne dans les mois qui viennent pour vivre en collectif et en nature, proche d’une grande ville tout de même.

ð  Emprunter au plus les escaliers du métro et non les escalators, les escaliers plutôt que l’ascenseur. Prendre quand c’est possible le vélo au lieu de la voiture. Partir en balade tous les jours.

ð  Regarder une carte générales des lieux où je me rends et pas seulement le guidage GPS.

ð  Dans mon prochain lieu d’habitation, je veux me considérer comme faisant partie du territoire et m’y investir.

ð  M’autoriser chez moi, dans la rue et chez les autres à chanter, danser, courir, sauter… M’autoriser à ce qui sort de l’ordinaire

ð  Laisser mon casque audio et Spotify quand je pars courir dans la forêt pour être à l’écoute du crissement des feuilles, du bruit du vent, du silence.

3. …et le reste

Les pistes ne manquent pas et les domaines d’application sont infinis : alimentation, consommation, relations aux autres… Voici encore quelques pistes qui me sont venues :

ð  Boycotter les fêtes commerciales de façon créative : pas forcément nous priver mais inventer de nouvelles manières de célébrer, ou retrouver les anciennes. Ainsi on peut faire un calendrier de l’avent créatif et participatif avec des temps de partage autour de petits présents.

ð  Développer mes capacités de lien, de rencontre, de projet commun. Il existe aujourd’hui nombre d’outils comme la sociocratie, la C.N.V, la Biodanza… pour recréer du partage et de la communauté.

ð  Me réapproprier la créativité qui est aujourd’hui privatisée par l’industrie du divertissement. A moi de composer, écrire, photographier, filmer, enregistrer.

ð  Consommer différemment : je ne m’étends pas car la littérature est très abondante sur le sujet. De plus, c’est un point difficile à modifier pour moi, même si une période de végétarisme m’a appris que j’en suis capable.

Voici quelques intentions que je vous livre en cette fin d’hiver. Certaines sont déjà en cours d’application, je me prépare à d’autres comme on s’apprête à sauter d’un plongeoir. Le sens de cette démarche est de libérer une forme de créativité et de capacité de lien que je sais enfermée dans mon conditionnement. Evidemment, cela ne compte que si c’est partagé au plus grand nombre possible. Cherchons ensemble ! Libérons nos intelligences et exerçons notre volonté à bâtir demain.

Et vous ? 🙂
Envoyez-moi vos moyens de résistances sur mon adresse louisebio@posteo.net